• La Belle Équipe

Petit catalogue de procédés d’intrigue par Olivier Levallois (n°5)

Technique n° 5 : L’accroche ou le cliffhanger


Vous vous êtes tous déjà retrouvés à la fin du dernier épisode d’une saison à être sidéré, ou à pousser des cris de rage, à vous mettre à genoux en pleurant d’impuissance, ou à sortir des poupées vaudous pour maudire les auteurs qui vont vous laisser dans cet état d’hébétude, durant des mois, sans savoir si John Snow est vraiment mort (NOOOOOOON !), si Walter White va pouvoir retrouver son argent et assister à l’accouchement de sa femme, sans faire tuer son beau-frère, si la reine va réussir à faire tenir la couronne sur sa tête sans la faire tomber et déclencher un incident diplomatique (Oh my god !) ?... Nous avons tous vécus de tels moments. Nous avons tous été victime de la perfide puissance narrative du cliffhanger.


Mettre, comme ci-dessus, un cliffhanger en couverture d’un pulp magazine, est ainsi une bonne stratégie marketing pour inciter les lecteurs à acheter l’album.


Le cliff-hanger (littéralement « accroché à la falaise ») est une technique dramatique qui a pour but de laisser le spectateur ou le lecteur, en plein suspense, juste avant une interruption du récit (par une publicité, un changement abrupte de séquence, la fin d’un épisode, d’un chapitre, la fin d’une saison, voire la fin d’un film si il s’agit d’une saga comme Star Wars ou Le seigneur des anneaux).


Son origine remonte bien avant l’avènement de la fiction audio-visuelle, avec les romans-feuilletons, des romans publiés par épisodes au XIXème siècle. Payés à la ligne, les auteurs, dits feuilletonistes, avaient intérêt à faire durer leurs histoires, tout en s’appliquant à maintenir l’attention des lecteurs entre deux publications. Ils finissaient donc très souvent l’intrigue de leurs épisodes du jour par de stupéfiantes surprises, laissant leur lectorat dans les affres d’un suspens qui n’allaient être étanchées qu’à la prochaine parution du feuilleton. Parmi les auteurs de l’époque, fervents pratiquant de la chose, on trouve, Eugène sue, Honoré de Balzac, Alexandre Dumas, Victor Hugo et bien d’autres, célèbres ou anonymes…


Un siècle plus tard, la télévision qui produira des feuilletons, dès les années 50 va se souvenir de cette technique. Et avec l’industrialisation de la production de séries, notamment aux Etats-Unis, et les nombreuses coupures publicitaires (tous les quarts d’heure), le procédé va être généralisé, pour river sournoisement, la ménagère et sa famille, devant les annonces. Et c’est ainsi, que le 21 mars 1980, la planète de se demander, le souffle coupé pendant 6 mois, qui avait bien pu tirer sur J.R… en attendant la nouvelle saison ? Les plus vieux d’entre-nous comprendront.

© Mariann International /© Mondadori France


Et même si les diffuseurs ont, en grande majorité, cessés aujourd’hui de tronçonner sauvagement, comme des apprentis bouchers, les séries à coups de publicité, le cliffhanger reste un procédé star et puissant de la dramaturgie. Le scénariste Fréderic Krivine confie par exemple qu’en raison de la chute d’audience de la saison 2 d’Un village français, les auteurs ont pratiqué, entre autres modifications, une augmentation de la fréquence des cliffhangers dans la saison suivante. Le lifting réussi, le succès fut au rendez-vous.


On trouve ce procédé dans tous les arts narratifs, comme dans les bandes dessinées par exemple où la dernière case en bas à droite a souvent pour but de créer une surprise nous incitant à tourner la page, l’interruption narrative étant ici la fin de la page.

© Éditions Moulinsart


On en trouve aussi une version psychanalytique dans les cabinets des Lacaniens quand, en fin de séance, au moment où l’on vient de dire « sucer » à la place de « susciter », ils déclarent d’une voix neutre et après un silence profond : « A mardi prochain ». Le suspens sur le sens de notre inconscient durera jusqu’au prochain rendez-vous.


Sinon de quoi est fait le cliffhanger ?


Basées sur les deux sentiments fondamentaux de la dramaturgie que sont la crainte et l’espoir, ce procédé peut nous délivrer des informations de natures différentes, qui vont créer une projection incertaine de l’intrigue à venir. Cela sur l’un des trois modes fondamentaux : mystère, surprise ou suspens.

  • Un personnage a une soudaine révélation ou une prise de conscience importante dont on ne connait pas la nature. (Mystère. Qu’a t-il compris qu’on n’a pas compris?)

  • Une révélation importante nous est faite, ignorée d’un ou des personnages sur un élément de l’intrigue ou sur un personnage. Cette information pouvant être fatale pour les protagonistes. (Surprise et suspense. Quand les personnages vont-ils apprendre ce que nous savons ? Et si ils ne l’apprennent pas que va-t-il leur arriver?)

  • Un personnage est sur le point de découvrir quelque chose d’important. (Suspense. Comment va-t-il réagir ? Quels seront les conséquences de cette découverte?)

  • Il arrive quelque chose de très préjudiciable (voire potentiellement mortel) à un personnage. (Suspense. Va-t-il s’en sortir et si oui, comment?)

  • Une nouvelle menace apparait. (Suspense. Qu’est-ce qui va se passer pour les personnages?)

  • Un nouvel espoir apparait. (Suspense. Qu’est-ce qui va se passer pour les personnages?)

  • On fait le bilan de l’état moral (généralement bas) du personnage principal. (Mystère. Va-t-il s’en sortir?)

© HBO


On comprendra que malgré son efficacité, le cliffhanger n’est pas un outil magique à lui tout seul. Comme tous les procédés, il nécessite de la sensibilité. Son efficacité dramatique est proportionnelle à la nature et à la qualité de transmission des enjeux des personnages. Avant de l’utiliser, reste donc à créer pour l’auteur l’attachement aux personnages et à leurs enjeux chez le spectateur.


Voyons quelques exemples d’usage originaux de cliffhanger.


Quand le cliffhanger est le sujet.


Le formidable court métrage Rocambolesque de notre compagnon (et bel équipier) Loïc Nicoloff, narre un épisode de la vie du jeune auteur Ponson du Terrail, un feuilletoniste justement.

© Les films d’Avalon


Créateur du héros Rocambole, il cherche à obliger son éditeur à lui attribuer une rémunération plus juste, au regard du succès formidable de son feuilleton. (Des combats pour la défense du droit des auteurs qui sont, bien heureusement, derrière nous…) L’écrivain entame alors une grève d’écriture, stoppant l’intrigue de son épisode en cours sur… un cliffhanger des plus insoutenables : Rocambole est sur le point de mourir dans une situation… rocambolesque. Le bras de fer entre l’auteur et l’éditeur dure plusieurs semaines. Les lecteurs du journal n’en peuvent plus d’attendre la suite, ainsi que l’éditeur qui ne vend plus son journal. Comment tout ça va se terminer ?... C’est exactement la question que pose l’accroche… Cliquez ici pour voir le film.


Quand le cliffhanger dure.


Plus long cliffhanger de l’histoire peut-être, cette case de Tintin au pays de l’or noir.

© Éditions Moulinsart


Quand Hergé le 9 mai 1940, publie comme chaque semaine une planche des aventures de Tintin dans le supplément jeunesse du journal Le XXe siècle (Le petit vingtième), il laisse dans la dernière case, un Tintin évanoui, sous la menace de l’ignoble et germanique docteur Müller. Le suspense est à son comble… Le lendemain, 10 mai 1940, l’Allemagne envahit la Belgique. La publication du journal Le XXe Siècle est interrompue. Et il faudra attendre… huit ans et demi d’évanouissement du personnage et du journal (et la publication du Journal de Tintin), avant de pouvoir enfin tourner la page et connaître le sort du jeune héros.


Quand le cliffhanger est un flashforward.


Le dernier épisode de la saison 3 de la série Lost, se termine comme il se doit pas un cliffhanger, mais d’une nature très particulière et jamais tentée jusque là, un… flashforward. (Je sais j’ai cassé mon suspens en le nommant plus tôt.) On comprend que la scène que l’on voit à l’aéroport entre les personnages de Jack et Kate se situe dans un futur lointain, bien après l’intrigue que l’on est en train de suivre… L’effet de surprise de ce cliffhanger ici est que la série se spoile elle-même… On a le droit de faire des trucs pareils ? C’est assez audacieux et pour l’instant ça n’a pas sucé de vocations… suscité… suscité de vocations... Je voulais dire…………


A mardi prochain.

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