• La Belle Équipe

Petit catalogue de procédés d’intrigue par Olivier Levallois (n°4)

Technique n° 4 : Le bear on the beach


«L'ours sur la plage» est une autre des nombreuses variations de l'ironie dramatique (une information que le spectateur possède mais pas les personnages). L'origine de l'expression proviendrait d'un film muet où le réalisateur voulait éviter l’ennui d’une scène montrant un couple d'amoureux s'embrassant sur une plage. Il a alors ajouté des plans d'un ours se rapprochant des amoureux. Ca marche aussi avec un tigre dans la jungle…


… Ou n’importe quoi du moment que le protagoniste est le sujet d’une menace qu’il ignore, mais connue du spectateur.


On en trouve un parfait exemple dans l’épisode 2 de la saison 3 de Breaking Bad quand les jumeaux et neveux de Tuco rendent visite à Walter White pour se venger de la mort de leur oncle. Walter prend sa douche ne soupçonnant pas que les tueurs sont dans sa maison, à quelques mètres seulement, attendant qu’il sorte pour l’exécuter.



© Sony pictures


Comme toute technique de suspens, on peut l’étirer en retardant la révélation de la menace pour le protagoniste. Sa qualité est ainsi de permettre de ralentir le tempo sans réduire la tension. C’est un peu comme d’enfoncer lentement une aiguille dans un ballon de baudruche qui tarde à éclater. C’est ce qui se produit dans cette scène de Breaking Bad qui dure près de trois minutes avant que Walter ne sorte enfin de la salle de bain.


Dans cet exemple la technique est appliquée à une scène mais comme bon nombre de procédés d’intrigues, on peut l’étendre aussi à la temporalité de plusieurs séquences, voire de plusieurs épisodes ou saisons, s’il s’agit d’une série.


Dans The americans, deux officiers du KGB infiltrés se font passer pour des citoyens américains.

© FX


Mais à un moment leur fille, adolescente, qui ignore leur véritable nationalité, commence à trouver certains comportements de ses parents étranges. Elle se met dès lors à faire certaines découvertes fortuites pendant plusieurs épisodes se rapprochant progressivement de la révélation du secret de ses parents.


Dans Petits meurtres entre amis de Dany Boyle, contrairement au spectateur, le trio d’amis ignore que deux tueurs sont à la recherche de l’argent qu’ils ont récupéré.

© Channel four films


Alors que l’intrigue principale de la relation du trio progresse, on voit ponctuellement les deux tueurs mener leur enquête par des méthodes violentes et remonter progressivement la piste vers le trio.


Les marcheurs blancs de Game of Thrones sont aussi un Bear on the beach à partir du moment où les spectateurs découvrent la réalité de leur existence avant les personnages principaux.

© HBO


On peut aussi ajouter à ce procédé de suspens en crescendo, une dimension de mystère qui amplifie son impact.


Ainsi on n’est pas obligé de montrer immédiatement et entièrement l’ours au spectateur mais d’abord le signe de sa trace, sa présence dans le périmètre du protagoniste. C’est ce que l’on appelle une introduction par partie. L’empreinte des pas dans la boue, ou les restes d’une ancienne proie déchiquetée peuvent signaler au spectateur la présence de la menace... Dans une maison où le protagoniste est endormi, on peut montrer qu’une porte qui était fermée, est maintenant ouverte. En combinant mystère et suspens on accentue graduellement la tension dramatique.


Mais attention, car avec ce procédé, l’auteur fait une promesse au spectateur. La promesse d’un paiement final à la hauteur de cette tension dramatique. Et plus l’attente est longue et plus le paiement se doit de ne pas être décevant. Reste que l’on peut aussi s’en tirer par une pirouette narrative en créant une surprise en guise de paiement.


C’est ce qui se passe dans la scène de Breaking Bad suscitée : quand Walter White sort enfin de sa douche, contre toute attente, les tueurs ont tout simplement disparus comme s’ils n’avaient jamais été là.

© Sony pictures


On est surpris et interloqués tandis que le personnage continue, lui, d’ignorer totalement le risque imminent de mort dans lequel il s’est retrouvé.


Le bear on the beach peut aussi être utilisé de manière purement visuelle sur une seule image en jouant entre le premier plan (le protagoniste menacé) et le second (l’ours menaçant). C’est un usage que l’on retrouve à la fois dans les drames…

© Shamley productions


… et dans des moments de comédie burlesque.

© Universal


La semaine prochaine, un procédé d’intrigue pas très large.

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